Les apprenants du 21e siècle :
Pourquoi et comment s'y adapter professionnellement?
Par Marie-Claude Petit
17h30, un
soir de cours de 1er cycle à l'ESG-UQÀM. Une poignée d'étudiants ponctue l'amphithéâtre gris-beige de
quelque 200 places grinçantes. Impression crue d'être dans une classe de Wesch
(2007). Je les salue. Seul deux sourires me répondent.
18h00. Mes 60
étudiants arrivés, j'annonce qu'ils expérimenteront le tutorat (Baudrit, 2007,
Papi, 2013). Visages interrogatifs mais attitudes non rébarbatives. Une heure
trente plus tard, chacun était expert d'un concept donné en gestion de projet. Modus operandi? Lecture individuelle sur
un des concepts pré-assignés, entente en groupe de six sur une définition
commune du concept, formation de six nouveaux groupes de six où, à tour de
rôle, chacun présente son concept, puis retour en grand groupe pour consolider
avec moi la matière.
Sans
technologie autre que l'ordi et le projecteur (consignes), j'ai permis à tous
mes étudiants de comprendre et de définir une série de concepts complexes et importants en gestion
de projet. Par la bande, j'ai aussi tiré de leur léthargie des êtres humains épuisés
par leur journée n'ayant, pour la majorité, pas eu le loisir de se préparer
pour le cours. Car oui, tel que le rapportent Pageau et Bujold (2000),
80 % d'entre eux sont au certificat et travaillent de jour.
Le tout avec un ROI concluant : participation spontanée de tous, apprentissage prouvé
en plénière, assistance record post-pause,
francs remerciements pour avoir ainsi facilité la compréhension d'un concept difficile
à saisir et cette confidence d'un étudiant au regard intelligent: « Jamais
pendant mes trois ans de bacc. un prof m'a fait lever de ma chaise!».
Waouh!
Nos cohortes étudiantes
diffèrent en effet de celles des années '50 à '70 (Ménard, n.d.). Leur manière
ou disposition à apprendre aussi. Car à l'opposé de l'image d'Épinal de
l'étudiant traditionnel, les apprenants québécois du 21e siècle concilient
davantage, et non nécessairement volontairement, travail-études-famille. Ce contexte
se complexifie en l'absence d'un choix adéquat de programme (Pageau et Bujold,
2000).
Devant cette
situation – invariable à moyen terme, pourquoi donc persister à blâmer les étudiants
de 1er cycle, à les étiqueter, à réprouver leur décision de
poursuivre des études, à désespérer de leur rendement voire à démotiver devant leur
« désengagement »? (Dyke et Deschenaux, 2008)
Aussi, pourquoi
absolument croire que le numérique à l'école est une panacée quand des voix s'élèvent
pour nuancer son recours (Karsenti et Fievez (2013), cité par Paré, 2016) ou le
décrier? (Bihouix et Mauvilly, 2016)
Plutôt que d'émigrer
illico dans le monde du digital
(Prensky, 2001) pour panser ludiquement les plaies d'un système d'éducation qui
ne « conviendrait plus », il y a davantage urgence, selon moi,
à interroger nos pratiques actuelles (ex. comment se fait-il qu'un futur
bachelier affirme ne jamais s'être « levé » pendant sa formation?).
La lenteur de
l'institution universitaire à s'adapter aux étudiants d'aujourd'hui a ici peu à
voir, selon moi, si on aborde la question d'un point de vue pédagogique versus technologique.
Il est vrai cependant qu'en fournissant davantage de ressources-clés (matérielles,
financières, temporelles) à ses enseignants (Dyke et Deschenaux, 2008), ses
dirigeants leur permettraient d'avoir le temps de réfléchir, concevoir et activer des
stratégies pédagogiques plus probantes en termes d'apprentissage, innovantes
aux yeux des étudiants et, peut-on espérer, favorisant la persévérance
scolaire jusqu'à la diplomation.
Références
Baudrit, A. (2007) Le Tutorat, richesses d'une méthode
pédagogique. Paris : De Bœck, 170 pages.
Bihouix, P. et Mauvilly, K (2016) Le désastre du numérique Plaidoyer pour une
école sans écrans, Paris : Seuil, 240 pages.
Dyke, N. et Deschenaux, F. (2008) Principaux
enjeux exprimés, chapitre 4 dans Enquête
sur le corps professoral québécois. Faits saillants et question.
Montréal : FQPPU, p. 27-37. Récupéré sur le site du FQPU : http://fqppu.org/assets/files/themes/corps_professoral/rapport_ccp_dyke_deschenaux_novembre_2008.pdf
Ménard, L. (n.d.) Le milieu universitaire québécois :
d'hier à demain. Programme court de troisième cycle en pédagogie
universitaire et environnement numérique d'apprentissage, UQAM-SAV, 7:49. Récupéré
sur le site du Moodle du cours DDD9651 : https://www.moodle2.uqam.ca/coursv3/mod/uqamvideo/view.php?id=645858
Pageau, D. et Bujold, J. (2000) Dis-moi ce que tu veux et je te dirai
jusqu'où tu iras. Les caractéristiques des étudiantes et étudiants à la
rescousse de la compréhension de la persévérance aux études : analyse des
données des enquêtes ICOPE, 1er volet : Les programmes de
baccalauréat. Québec : Université du Québec, Direction du recensement étudiant
et de la recherche institutionnelle. Récupéré sur le site de l'Université Québec : http://www.uquebec.ca/dreri-public/Rapport_detaille_bac.pdf
Papi, C. (coord.) (2013) Le tutorat de pairs dans l'enseignement
supérieur : enjeux institutionnels, technopédagogiques, pyschosociaux et
communicationnels. Paris : L'Harmattan, 260 pages.
Paré,
I. (2016) Une éducation plus branchée, Le
Devoir, les samedi 24 et dimanche 25 septembre 2016, A6-A7. Karsenti, T. et
Fievez, A. (2013) L'iPad à l'école :
usages, avantages et défis. Rapport préliminaire des principaux résultats.
Montréal : CRIFTE. Récupéré du site de l'auteur : http://karsenti.ca/ipad/rapport_iPad_Karsenti-Fievez_FR.pdf
Prensky,
M. (2001) Digital Natives, Digital Immigrants. On the Horizon, 9(5), 1-6. Récupéré du site de l'auteur : http://www.marcprensky.com/writing/Prensky%20-%20Digital%20Natives,%20Digital%20Immigrants%20-%20Part1.pdf
Wesch, M. (2007) A Vision of Students Today. @ Kansas
State University : Digital Ethnography, 4 :44. Récupéré de You tube :
https://www.youtube.com/watch?v=dGCJ46vyR9o